L'Observatoire de la e-santé dans les pays du sud (Odess) a célébré ses dix ans le 15 octobre 2026. Sa mission est de repérer, documenter et accompagner les projets de santé numérique en Afrique et en Asie. À cette occasion, RFI a interrogé Cheikh Oumar Bagayoko, professeur à l'université de Bamako et directeur de Digi-santé Mali.
Le moment n'est pas anodin. Les progrès technologiques sont réels, et l'intelligence artificielle arrive vite. Mais selon RFI, les solutions proposées restent parfois déconnectées des besoins réels des patients comme des soignants. Le bilan de M. Bagayoko porte sur cet écart entre l'outil et l'usage.
D'où l'on vient
Il y a dix ans, le point de départ était très bas. Le médecin se souvient d'une époque, lorsqu'il était étudiant à Bamako, où « rien n'existait ». On le dissuadait de s'installer à l'intérieur du pays, et peu d'enseignants soutenaient l'idée. Parler de télémédecine paraissait utopique dans un pays dont la connexion équivalait à une simple ligne ADSL.
Dans les années 2000, il fallait même se rendre dans les salles des machines pour projeter des cours. L'objectif était déjà de former les médecins à distance, avec des outils adaptés au contexte malien. Le tournant est venu dans les années 2010, avec la forte pénétration de la téléphonie mobile, qui a permis de dispenser des cours depuis n'importe quel endroit.
À partir de 2015, les initiatives locales et nationales se sont multipliées. Elles ont, selon lui, démontré que l'innovation frugale pouvait avoir plus d'impact que la haute technologie. C'est de cette dynamique qu'est né le réseau de télémédecine en Afrique francophone. Il a montré qu'avec un internet à bas débit, on peut former des professionnels dans les régions reculées et les appuyer dans leurs décisions médicales.
Des résultats concrets, jusque dans les zones d'insécurité
Premier acquis cité : l'informatique de santé est désormais reconnue dans toute l'Afrique francophone, et enseignée à Bamako. Autre exemple, le réseau malien de télédermatologie couvre l'intérieur du pays avec plus d'une centaine de sites, y compris dans des zones dites d'insécurité. Là où les déplacements d'un centre à l'autre ne vont plus de soi, la téléconsultation relie le centre de santé du village aux spécialistes de la capitale.
M. Bagayoko illustre l'intérêt du dispositif par le premier cas de Mpox détecté au Mali. Le patient s'était présenté dans un centre de santé à une centaine de kilomètres de Bamako. Sans télémédecine, il aurait dû gagner la capitale en transport en commun, avec un risque de contamination des autres passagers. La téléconsultation a permis de décider immédiatement de l'isoler.
Le vrai chantier : des données exploitables
Pour la décennie à venir, le professeur plaide pour un système de santé numérique « mature », capable de produire des données médicales cohérentes. Son constat est sévère : le système de soin n'est pas digitalisé, et il n'existe ni continuité de prise en charge ni traçabilité des patients. L'identification des personnes, un fondement, n'est toujours pas en place.
Son exemple est parlant. Un patient reçoit un diagnostic de paludisme au dispensaire le matin, puis dans un autre centre l'après-midi, puis à l'hôpital le soir. Les autorités de santé enregistrent trois cas, sans pouvoir savoir qu'il s'agit d'une seule personne. Les données sont donc de mauvaise qualité, ce qui, selon lui, empêche de conduire des politiques de santé publique efficaces.
Le problème se prolonge avec l'intelligence artificielle, dont il juge l'arrivée inéluctable. Il souhaite qu'elle aide au diagnostic, à la décision et au pilotage de la santé publique. Mais comment l'entraîner sur des données locales qui n'existent pas ? Il rappelle que des maladies de peau ne se manifestent pas de la même façon sur une peau blanche et sur une peau noire. Un outil entraîné uniquement avec des patients occidentaux ou asiatiques serait mal adapté à l'Afrique.
Ce qu'il faut surveiller
Le message de M. Bagayoko tient dans une formule : « Il faut digitaliser notre système de soin ». Le premier point à suivre est la mise en place effective d'une identification des patients et d'un suivi continu de leur parcours, qui conditionnent la qualité des données. Le second est la manière dont l'intelligence artificielle sera entraînée : sur des données issues des populations africaines, ou importée telle quelle. Entre ces deux questions se joue l'utilité réelle de la prochaine vague d'innovations.
